23
Nov
09

Et pis c’t’mémé, alors!?

Petites citations au sujet du « statut épistémologique » (comme dirait un pote) de la « science » économique, pour ne pas l’appeler l’économie politique (bah, y a bien la science politique, non?):

Tiré d’un billet de Paul Jorion intitulé à l’origine « Deux princes », mais qui s’est retrouvé rangé dans « Récupéré! (du 6 au 12 septembre 2009) :

Le thème de l’Université d’été de l’IHEST était : « L’économie, une science qui nous gouverne ? » Je n’ai donc pas tout vu ni tout entendu, mais assez pour observer des non-économistes assez remontés – c’est le moins qu’on puisse dire – et des économistes sur la défensive – défensive bonhomme pour ceux qui eurent l’habilité de se redéfinir en cours de carrière comme des économistes « trait d’union », je veux dire par là « socio-économiste », par exemple – et défensive ombrageuse pour ceux qui n’ont hélas pour eux pas d’autre étiquette. Les rapports de synthèse me confirmèrent d’ailleurs que telle avait bien été l’atmosphère qui régna au cours des cinq journées.

Émergea également des rapports de synthèse, un portrait très complet de la « science » économique, dressé par l’ensemble des participants, faisant en particulier le relevé de ce qui la distingue précisément d’une science – en dépit de son accumulation tape-à-l’œil des « signes extérieurs de scientificité » : subjectivisation de l’objectif (centrage sur l’agent économique, « utilité », etc.) au lieu de l’objectivation du subjectif, caractère normatif de son discours : ne décrit pas ce que fait l’agent rationnel mais lui dicte au contraire ses comportements, enfin, et surtout – et soulignant sa nature profondément idéologique – définit les questions à résoudre en fonction de solutions déterminées à l’avance, au prétexte que c’est le seule moyen connu de rendre les problèmes solubles (le fameux TINA [There Is No Alternative], mis au point donc originellement par les économistes).

Une autre, plus récente de Jacques Sapir, dans un article sur Contreinfo.info, ce jour:

Pour dire les choses simplement, si l’on trouve bien en économie des régularités, qui permettent le calcul, ces dernières ne sont que temporaires et en réalité elles n’ont de pertinence que dans un cadre institutionnel précis. Que ce cadre change, et ces régularités changeront aussi.

L’économie ne sera jamais une science construite sur le modèle des sciences de la nature, comme les mathématiques ou la physique ou encore la mécanique. La raison fondamentale est que l’économie, activité humaine, dépend par trop de la subjectivité des acteurs et que cette subjectivité change suivant les contextes mais aussi suivant les changements dans la structure de la « dotation en facteur » que l’on reconnaît à chaque agent.

Michal Kalecki, un grand économiste polonais qui fut l’égal de Keynes, disait qu’il y avait deux erreurs qu’un économiste pouvait un jour commettre. La première était de ne pas calculer, et la seconde était de croire en ce qu’il avait calculé ! Ceci me semble bien résumer la double nature de la science économique. Les calculs que l’on peut faire n’ont de pertinence que temporaire et limité, pour tout dire contextuelle. Mais cela ne veut pas dire que dans un contexte donné ils n’aient pas de pertinence.

On voit donc bien que si l’Économie n’est pas bien sûr le simple prolongement de l’Histoire et de la Géographie, elle perd toute pertinence à ne pas se nourrir à ces deux disciplines, et ceci de plus sans que cela soit exclusif d’autres disciplines comme l’Anthropologie ou la Sociologie. L’économie est donc fondamentalement une science sociale, mais une science sociale impliquant le recours étendu à des calculs comme instruments et cela sans que jamais on puisse cependant y voir une « nature » propre de l’économie. À ce titre, ceux qui prétendent vouloir trouver dans les mathématiques la clé de la scientificité de la science économique errent gravement, à la fois en tant qu’économistes et en tant qu’épistémologues.

J’aime bien les citations dans le genre.  Mais, il y a aussi des conférences, moins faciles à citer, comme celle de Frédéric Lordon invité par Ars Industrialis à parler de la valeur esthétique vs la valeur économique. On y apprend, en passant par Spinoza, et d’autres, que la valeur est le résultat d’un rapport de force. Je sais, la vidéo n’est pas nouvelle, mais je suis en train de commencer à me dire qu’il faut que je collecte ce qui va dans ce sens, alors voilà, voilà. La vidéo donc:

Comme on parle de valeur et de rapport de force, on est pas loin de l’idée de formation des prix, selon Saint Paul Jorion, par exemple le chapitre sur « la science économique et le prix« :

Les deux formes de la « loi », son expression contemporaine marginaliste, et l’expression ancienne de l’Économie Politique, nous confrontent donc à une difficulté déjà mentionnée: dans l’expression marginaliste de la « loi de l’offre et la demande », « loi » doit s’entendre au sens normatif du Droit, alors que dans l’expression classique de l’Économie Politique, « loi » devrait s’entendre au sens descriptif de la Science. La vision marginaliste entretient l’ambiguïté de laisser supposer qu’est l’aboutissement de l’observation d’une régularité naturelle (l’objectif de toute loi scientifique) ce qui est en réalité une prescription normative (une loi juridique ou « éthique ») impliquant que les choses ne se passeraient comme elle le prévoit que si et seulement si les agents économiques avaient la sagesses et l’intelligence de prendre leurs décisions de façons « rationnelles », c’est-à-dire, s’ils se comportaient en fait d’une autre manière qu’ils ne le font dans la réalité des choses.

Y en a, of course, bien d’autres des citations. Si tu (oui, toi là derrière ton écran 😉 ) veux en signaler d’autres en commentaire, c’est bienvenu, volontiers, merci. J’en connais à qui ça fera plaisir, si, si. D’ailleurs si dans l’futur (proche et moins proche) j’en trouve d’autres, je me réserve la possibilité de mettre à jour ce billet, ou d’autres solutions, on verra.

En collectant ces petites citations, je me suis demandé un truc: y a une différence entre « sciences sociales » et « sciences humaines »? Rigolo: en tapant « sciences sociales » sur « fr.wiki » on est redirigé vers « sciences humaines et sociales« . Et dans ce « tas », on trouve « économie », qu’en réalité chez « fr.wiki » se trouve à l’entrée (non, pas 4ter) « sciences économiques« , mais toujours rangé sous « sciences sociales ». Ce qui pourrait renvoyer à un article indiqué par une brève de Contreinfo.info: « The Paradox of Wealth: Capitalism and Ecological Destruction » dans lequel on peut lire des trucs du genre [selon ma traduction rapide et maladroite, les [] sont de oim]:

Le Paradoxe de Lauderdale

[…] Lauderdale (1759 – 1839) affirmait qu’il y avait une relation inversement proportionnelle entre le bien public et les richesses privées et qu’une augmentation de ces dernières servait souvent à diminuer le premier. « Le bien public », écrivait-il, « pourrait être correctement décrit ainsi: c’est tout ce que l’humain désire, en tant qu’utile ou plaisant pour lui. » De tels biens ont une valeur d’usage et ainsi constituent la richesse [commune]. Mais les richesses privées, de manière opposées à la richesse publique, demandent quelque chose de plus (à savoir une limitation supplémentaire): c’est tout ce que l’humain désire, en tant qu’utile ou plaisant pour lui, et qui est rare.

Autrement dit, la rareté est une condition nécessaire pour que quelque chose ait une valeur d’échange [vs valeur d’usage], et ainsi augmenter les richesses privées. Mais ce n’est pas le cas avec le bien commun, qui se réfère à toute les valeurs d’usage et donc inclut non seulement ce qui est rare, mais aussi ce qui est abondant. Ce paradoxe amena Lauderdale à affirmer qu’une augmentation de la rareté d’éléments jusqu’alors aussi abondants et nécessaires à la vie que l’air, l’eau et la nourriture, si une valeur d’échange pouvait ainsi leur être conférée, augmenterait la richesse privée individuelle, et donc la richesse du pays – définie comme la somme totale des richesses individuelles – mais seulement au dépend du bien commun. Par exemple, si quelqu’un pouvait monopoliser l’eau qui jusqu’alors avait été librement accessible et la faire payer, les richesses de la nation augmenteraient au dépend de la soif grandissante de la population. [Toute ressemblance avec des tralalala…]

« Le sens commun de l’humanité », continuait Lauderdale, « serait révolté » par n’importe quelle proposition d’augmenter les richesses privées « en organisant la rareté d’un bien généralement utile et nécessaire à l’homme. » Néanmoins, il était conscient que c’était ce que la société bourgeoise, dans laquelle il vivait, faisait déjà, de bien des manières. […]

Privatisation, ce n’est pas un mot qui ne veut rien dire, non, non.

Voilà ce que  mon mixeur a craché ce soir.

Bon, un petit live de RATM pour terminer, à aller voir sur Youtube, allez savoir pourquoi, pas possible d’intégrer la vidéo…: Sleep now in the fire en live à Wall Street. (On y voit Michael… non pas J, mais Moore).

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8 Responses to “Et pis c’t’mémé, alors!?”


  1. 1 2casa
    24/11/2009 à 09:11

    Je conseille pour compléter : JM Le Bot, Aux fondements du « lien social » (dans le cadre de la médiation) et particulièrement l’intro et le chapitre I (où l’on comprend mieux la critique de l’économisme d’Eugène) S’il n’est pas dispo en Helvétie on pourra faire comme pour Gagnepain (minimisant celui de JMLB (de gagnepain): mais l’échange marchand ne peut-être le tout de la communication 😉 n’est-ce pas ?!)

    C’était un milk shake à 6 dollars ça, M’sieur Milhit.

    Pour ce qui est de franchir les crises : en ce qui me concerne internet est le premier medium ignifugé que j’ai trouvé et qui m’empêche de mettre le feu à ce que j’écris. Notre petite éternité dans le cache de gogol.

    • 24/11/2009 à 09:39

      Merci pour la référence:

      Le Bot, Jean-Michel. Aux fondements du « lien social » : introduction à une sociologie de la personne. Paris: L’Harmattan, 2002. 297 p. ; 22 cm. (Logiques sociales)
      ISBN 274751904X

      Il se trouve dans une bibliothèque qui m’est accessible… Possibilité donc de diminishing les returns de JMLB sans increasing vos objectifs de numérisations… Gagnepain, en voilà de la lecture bien en retard! En ce moment, je tente de parcourir « Comment la vérité et la réalité furent inventées » de PJ, c’est intriguant… (et en attente, « La Crise du capitalisme américain » ainsi que « L’argent, mode d’emploi »). Si je peux vous rendre la pareille avec un i-prêt, faîtes-le moi savoir…

      Le feu… oui, et la poubelle. J’ai souvent publié aux éditions « La décharge public et autres incinérateurs S.A. »

      « à 6 dollars »? Vous vouliez dire « assis, dos au mur, comme un lézard »?

      Bon je retourne à mon laborieux apprentissage de vocabulaire allemand (rien que des horreurs, sur le « monde professionnel », les « recherches d’emploi » et autres joyeusetés du genre). Examen cette après-midi: je vais pas briller, c’est sûr…

  2. 3 2casa
    24/11/2009 à 09:40

    Merdre alors !

  3. 24/11/2009 à 12:11

    Avant de partir au casse-pipe auf Deutsch, je poste ici deux liens que j’ai pas encore eu le temps de lire attentivement, mais je me réjouis. Ce sont un article et un entretien avec Lordon paru dans RILI (Revue internationale des livres et des idées):

    L’article:
    http://revuedeslivres.net/articles.php?idArt=351

    Et l’entretien:
    http://revuedeslivres.net/articles.php?idArt=352

  4. 5 2casa
    26/11/2009 à 14:27

    Merci pour le RILI – déjà croisé mais oublié – directement collé dans les liens pour que cela ne se reproduise pas. (Quand je disais que tout le monde se grimpait allègrement sur les épaules !)

    A voir peut-être : « Gorz et la dynamique du capitalisme », (là : http://revuedeslivres.net/articles.php?idArt=366&page=actu), quelques petites choses sur la valeur mais tellement de trucs autrement !

    Merci pour la petite histoire du jour.

  5. 13/12/2009 à 18:01

    Un petit rappel de ce que propose P.Jorion: ICI

  6. 14/12/2009 à 06:28

    Ben, ça bosse bien chez Jorion, comme d’hab!:

    Le retour des sciences sociales en économie

    L’économie classique est le terrain de jeux de mathématiciens pointus qui inventent des théories totalement désincarnées, en rupture complète avec le réel. Aujourd’hui, la crise financière a montré l’absurdité de ces montages abstraits, au mieux inutiles et souvent nuisibles. L’économie redevient donc un peu ce qu’elle aurait toujours dû rester, une science humaine, une espèce de philosophie politique déterminant les meilleures modalités du vivre ensemble sur le plan des échanges matériels et ce à partir des enseignements de la sociologie, de l’anthropologie, de la philosophie… Ellen Meiksins Wood, états-unienne d’origine Lituanienne, enseigna les sciences politiques à l’université York de Toronto de 1967 à 1996, et est une grande spécialiste de l’étude des origines historiques du capitalisme. Avec « L’origine du capitalisme », elle offre une analyse de la naissance du capitalisme qui allie approches historique, sociologique, politique, économique… Ce regard n’est pas sans points communs avec celui d’une autre économiste, Elinor Ostrom, qui vient de recevoir le prix de la banque de Suède (« Nobel d’économie ») pour ses travaux sur la mutation des commons (les communs) : dès le XIIIème siècle anglais, la captation (enclosure) des terres ouvertes à tous par le roi Jean et ses barons a plongé dans la misère les membres de la communauté des paysans qui vivaient en bonne partie des pâturages libres, du ramassage du bois, des champignons, du miel sauvage… (Robin des Bois serait le légendaire symbole de la résistance à cette dépossession). On le verra, cette « privatisation » progressive des terres a eu une influence notable sur la genèse du capitalisme. De plus, en ce début de XXIème siècle, les commons reviennent au devant de l’actualité, ne fut-ce que parce que Internet est un nouvel espace commun qu’il convient de protéger de l’accaparement par les nouveaux barons du capital et que ce média est le support de nouvelles formes de mise en commun du savoir (les wiki, les licences creative commons…).

    Et on trouve cela à l’adresse suivante:
    http://www.pauljorion.com/blog/?p=5898


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